La Loutre, à contre-courant…

Après une brève entrée en matière sur l’évolution et la répartition des lutrinés ainsi qu’une présentation de la biologie, des habitats et du comportement de la Loutre d’Europe, René Rosoux abordera les causes de disparition anciennes, les facteurs de régression de l’espèce et la reconquête des territoires. Il évoquera également les menaces potentielles et, à travers cette approche, le rôle de « sentinelle » de l’espèce au regard de l’état de santé de nos milieux aquatiques…

A une époque où la biodiversité est gravement menacée et où les espèces de plaines disparaissent, une espèce revient progressivement et recolonise nos rivières et nos zones humides, à « contre-courant » des autres, la loutre…

 

Un peu d’histoire

Autrefois chassée, piégée et pourchassée sans relâche, la loutre a bien failli disparaître de France et de bon nombre de pays d’Europe. Bien contre son gré, cette espèce semi-aquatique cumulait de sérieux handicaps qui ont failli compromettre son existence : sa fourrure soyeuse et fournie en toutes saisons avait une grande valeur et, surtout, elle était considérée comme un redoutable prédateur de poissons. De surcroît, elle représentait, pour tout piégeur qui se respecte, un trophée de choix tant l’animal était considéré comme rusé, farouche et méfiant …

©R.Rosoux

En région Centre Val de Loire et dans les grands Marais de l’Ouest, la loutre fut même l’objet d’une chasse spécifique, importée de Grande Bretagne : la chasse à courre aux chiens loutriers : les fameux « Otterhound ».

En 1920, un corps spécialisé de piégeurs voit le jour sous la bannière de la « Loutrerie française », à l’initiative du redoutable Joseph LEVITRE et, dès lors, ce sont de véritables croisades qui seront organisées dans toutes les régions pour détruire l’espèce.

Ces campagnes d’éradication affectent lourdement la population de loutres et dès les années 30, l’espèce commence à montrer des signes de régression. Au milieu des années 50, elle a déjà disparu d’une soixantaine de départements… A la fin des années 70, elle ne subsiste plus que dans quatre ou cinq départements…

Heureusement, vu l’état dramatique des populations, la chasse et le piégeage de la loutre sont interdits par la loi dès 1972. Enfin, en 1981 la loutre accède au rang d’espèce intégralement protégée (A.M. du 17 avril 1981) et toutes les formes de chasse, de destruction et de capture deviennent désormais interdites. Ces mesures, auxquelles viendra s’ajouter l’interdiction de l’usage des pièges à mâchoires, en 1994, ont très certainement permis d’inverser la tendance et d’éviter son extinction  en France.

De plus, dans l’immédiat après-guerre, d’autres menaces avaient pris le relais comme l’assèchement des zones humides, l’endiguement et le recalibrage des cours d’eau mais aussi la pollution des eaux de surface due aux effluents des villes, des industries et des zones de grandes cultures (pesticides).

Des mesures de protection

Contre toute attente, au début des années 80, la loutre semble se rétablir progressivement et des signes de reconquête se manifestent sur les marges du Massif Central et dans les marais atlantiques. Il est probable que les effets des mesures de protection, l’amélioration sensible de la qualité des eaux des rivières et l’aménagement de plans d’eau pour les loisirs nautiques et la pêche d’agrément ont contribué à favoriser son retour. A cela il faut ajouter les campagnes de sensibilisation et de protection assurées par les APNE et financées par le Ministère en charge de l’Environnement. Ainsi depuis la fin des années 1980, la Loutre a-t-elle pu bénéficier de deux programmes mixtes d’étude et de conservation, de deux plans de restauration successifs et d’un Plan National d’Actions (PNA) décliné dans les régions sous forme de PRA. Un nouveau plan national d’actions présenté par la SFEPM, vient d’être accepté par le Ministère en charge de l’écologie, avec des propositions d’actions concrètes et les perspectives sont encourageantes…

Les résultats scientifiques et les principaux acquis des programmes de recherches et de conservation coordonnés par Charles Lemarchand et René ROSOUX, sont ensuite développés et illustrés ; ils concernent la biologie, la génétique, l’écologie (régimes alimentaires régionaux), l’écotoxicologie et la biologie de la conservation. L’ensemble des études sont consultables et sont mentionnées dans la bibliographie de la monographie « la Loutre d’Europe », publiée tout récemment aux éditions BIOTOPE.

 Le retour de la Loutre en France et la reconquête des hydrosystèmes désertés depuis plus d’un demi-siècle est présenté et commenté sous forme de cartographies diachroniques et d’une carte de répartition nationale, élaborée dans la cadre du dernier PNA (PatriNat-MNHN 2019).

Alors que la faune sauvage subit frontalement le phénomène généralisé d’érosion de la biodiversité (33% des mammifères terrestres sont menacés ou quasi-menacés en France – UICN 2018), quelques espèces, pourtant sensibles et relativement exigeantes sur le plan écologique, font leur retour et recolonisent les espaces naturels, comme la Loutre, le Castor, le Loup ou encore le Balbuzard pêcheur. La loutre en cela est une espèce qui semble réagir à contre-courant de la plupart des autres espèces et qui montre des capacités de résilience et d’adaptation étonnantes. Toutefois ce phénomène inattendu est peut-être temporaire car d’autres menaces se font jour, notamment de nouveaux pesticides et autres perturbateurs endocriniens. Les effets combinés des anciens contaminants, toujours présents dans nos écosystèmes et les nouvelles substances toxiques peuvent provoquer des effets cocktail, imprévisibles, difficilement détectable et donc peu maîtrisable. En cela la loutre, outre son statut de bioindicateur, peut aussi jouer le rôle d’espèce sentinelle pour les communautés aquatiques et, par-delà, la santé humaine…

La monographie de synthèse « la Loutre d’Europe », parue aux éditions BIOTOPE, sera présentée à l’assemblée et aux auditeurs en visioconférence.

Propos de René ROSOUX

Le conférencier

René ROSOUX est docteur en sciences, il s’est spécialisé dans l’écologie et le comportement des mustélidés semi-aquatiques et plus largement des prédateurs piscivores. Naturaliste convaincu, il s’est toujours passionné pour les milieux aquatiques et des zones humides. Ces centres d’intérêt l’ont naturellement conduit à se préoccuper du sort de la Loutre d’Europe, pendant plus d’un quart de siècle, en France et à l’étranger. Au cours de sa carrière, en France, il a été successivement, responsable scientifique du Parc naturel régional du Marais Poitevin, conservateur-adjoint du Muséum d’Histoire naturelle de La Rochelle, directeur scientifique du Muséum des Sciences naturelles d’Orléans et chargé de cours au Pôle sciences de l’Université de la Rochelle. Aujourd’hui retraité, il est membre du Conseil national de protection de la nature et Vice-Président du Conservatoire d’Espaces naturels de la région Centre Val de Loire.

La Loutre d'Europe en Brière
La Loutre d’Europe est protégée en France et est inscrite à la directive européenne « Habitats » de 1992 qui a pour objectif de maintenir ou de rétablir la biodiversité en Europe (Natura 2000).
En savoir plus
Le Parc dans les pas des loutres
Intégralement protégée depuis 1981, la loutre est néanmoins toujours menacée par la présence de l’homme à ses côtés… En Brière comme ailleurs, les collisions avec des automobiles constituent la principale cause de sa mortalité. Pour y remédier, le Parc naturel régional de Brière aménage à son intention des passages adaptés pour sécuriser ses déplacements.
En savoir plus